« Reprends ton Thaad ! »

« Reprends ton Thaad ! » : en Corée du Sud, le déploiement controversé du bouclier antimissile américain

Le président Donald Trump renforce sa pression sur Pyongyang face aux progrès du programme nucléaire et balistique nord-coréen.


LE MONDE | 27.04.2017 à 09h38 • Mis à jour le 28.04.2017 à 10h51 | Par Harold Thibault

Un bourg jusqu’à peu paisible du sud de la péninsule coréenne. Sa colline verdoyante, sa route menant au parcours de golf qui est aussi un chemin de pèlerinage du bouddhisme won, sa population de retraités qui, il n’y a pas longtemps encore, votaient tous à droite.

Rien ne semblait pouvoir rompre le calme de Soseong avant l’annonce du 21 août2016, lorsque les villageois apprirent, par voie de presse, que l’armée américaine déploierait bientôt un système d’interception de missiles balistiques. « Certains habitants sont restés muets, d’autres ont été pris de panique », se souvient le maire, Lee Seok-ju, 63ans, qui, comme des milliers de citoyens ici, a rendu sa carte du parti conservateur.

Le village se trouve désormais au centre des tensions en Asie. Mercredi 26 avril, avant la levée du jour, l’armée américaine a livré, en un convoi de six camions, les principaux éléments du Thaad, acronyme de Terminal High Altitude Area Defense: les lanceurs mobiles et le puissant radar AN/TPY-2.

Le long des routes du canton, les banderoles anti-Trump ont fleuri. Chaque soir, dans la ville voisine de Seongju, une veillée à la bougie est organisée. « Si tu es notre alliée, Amérique, reprends ton Thaad ! » scandent les manifestants. Les habitants craignent que le champ magnétique du radar n’affecte la production de melons, pilier de l’économie locale. Surtout, ils sont convaincus que le système de Lockheed Martin, et donc les villages alentour, seraient une cible prioritaire du Nord en cas de conflit. «Le Thaad ne nous protégera pas, au contraire! C’est ici que le Nord attaquera», lance Kang Tae-in, 82 ans.

Les Etats-Unis soutiennent que le Thaad est devenu nécessaire du fait des progrès du programme nucléaire et balistique nord-coréen. En juillet 2016, la présidente sud-coréenne d’alors, Park Geunhye, s’était abstenue, à la demande de Washington, de déployer son système après un nouvel essai nucléaire nord-coréen et de multiples tirs de missiles.

La pression américaine n’a fait que se renforcer depuis que M. Trump semble avoir fait de la résolution de la crise nord-coréenne une priorité. « Le statu quo sur la Corée du Nord est inacceptable », a-t-il expliqué, lundi, aux ambassadeurs auprès du Conseil de sécurité des Nations unies. Bravades Mercredi, la Maison Blanche recevait cent sénateurs pour leur exposer une stratégie que les chefs de la diplomatie, de la défense et du renseignement ont résumée ainsi : « Augmenter la pression sur la Corée du Nord afin de convaincre le régime [de la nécessité] d’une désescalade et de reprendre le chemin du dialogue. »

La Corée du Nord, de son côté, multiplie les bravades. Selon le site spécialisé 38 North, elle pourrait préparer son sixième essai nucléaire. Elle a marqué le 85e anniversaire de son armée, mardi, en déployant des centaines de canons sur sa côte orientale.

Les habitants de Soseong, eux, ont bloqué la route qui conduit au country club Skyhill du groupe Lotte, lorsque les premiers camions

américains ont débarqué. « On l’a fait à deux reprises, puis à la troisième, ils ont fait monter le matériel d’étude géologique dans leurs

hélicoptères Chinook», raconte le maire. Des renforts policiers ont depuis été mobilisés, et les camions suivants ont pu grimper sur la colline, malgré des heurts.

Ce déploiement nourrit la colère de la Chine, qui multiplie pressions et boycottages. Pékin craint que le radar soit utilisé pour détecter ses propres missiles en cas de crise, affaiblissant sa dissuasion. Le nombre de touristes chinois visitant la Corée du Sud a dégringolé de 40 % en mars.

La chaîne de centres commerciaux Lotte, qui a cédé ce golf à l’armée pour qu’il accueille le Thaad – en échange d’un terrain plus rentable à proximité de Séoul –, est la

« Le Thaad ne nous protégera pas, au contraire ! C’est ici que le Nord attaquera » KANG TAE-IN une habitante de Seongju

première touchée : 87 de ses magasins en Chine ont dû fermer, prétendument pour non-respect des normes anti-incendie.

La destitution pour trafic d’influence de la chef de l’Etat, confirmée en mars, a ouvert la voie à une présidentielle anticipée, qui se tiendra le 9 mai. Les deux principaux candidats considèrent que ni Mme Park à l’époque, ni le gouvernement

intérimaire actuel, n’ont la légitimité pour prendre des décisions d’une telle importance. Le favori des sondages, le candidat de gauche, Moon Jae-in, a promis de réexaminer le dossier du Thaad s’il l’emporte. Empressement «La Chine et les Etats-Unis sont deux puissances nucléaires, elles ont leurs propres dynamiques, nous avons mis notre nez là-dedans, et c’est très mauvais pour

nous », juge Choi Jong-kun, professeur de relations internationales à l’université Yonsei, à Séoul, et conseiller de M. Moon sur la sécurité. Pour lui, se mettre à dos le voisin chinois est une erreur qui coûte cher. «Notre menace nationale est la Corée du Nord, contre laquelle nous avons besoin de la dissuasion

américaine mais aussi de la coopération chinoise », souligne-t-il. Le point de vue du candidat de gauche et de son entourage explique l’empressement de l’armée américaine : les Etats-Unis entendent mettre le futur président sud-coréen devant le fait accompli. «Les Etats-Unis veulent que la situation soit posée avant l’élection d’un nouveau gouvernement. Ils ne servent que leur propre intérêt », déplore le maire de Soseong. Dans ce contexte, qu’importe que l’étude d’impact environnemental, pourtant obligatoire, n’ait pas encore été finalisée. Le système sera opérationnel « dans

les prochains jours », s’est félicité mercredi l’amiral Harry Harris, à la tête des forces américaines dans la zone Asie-Pacifique.