En Corée du Sud, l’agent électoral venu du Nord

En Corée du Sud L’agent électoral venu du Nord
A Séoul, un ex-di
plo mate nord-co
réen joue depuis sa défection un rôle inattendu avant 
le scrutin présidentiel


Le Monde · 6 May 2017 · Séoul ‐ envoyé spécial harold thibault

A Séoul, où il vit sous haute protection du renseignement sud-coréen depuis sa défection, un ex-diplomate nord-coréen joue un rôle inattendu avant le scrutin présidentiel prévu le 9 mai

Un jour de beau temps de l’été 2016, le numéro deux de la représentation nord-coréenne au Royaume-Uni avait obtenu l’autorisation de son ambassadeur de sortir de l’enceinte diplomatique avec sa femme et ses deux fils. Thae Yong-ho avait expliqué vouloir effectuer quelques courses. Mais le quinquagénaire avait un tout autre projet en tête, mûri depuis longtemps : faire

défection. « J’étais stressé, mais je planifiais cette journée depuis un bon moment, ce n’était pas une décision à l’emporte-pièce. J’ai quitté

l’ambassade très calmement», raconte M. Thae. Il vit depuis août à Séoul, sous haute protection du renseignement sud-coréen.

A peine arrivé, il fut entraîné dans la campagne électorale démarrée à la suite de la destitution, en mars, pour trafic d’influence, de la présidente, Park Geun-hye. Sur fond de crise entre Pyongyang et Washington, le frère ennemi du Nord est un sujet central dans le pays avant le scrutin, organisé le 9 mai. Le point de vue du transfuge a été écouté attentivement. Il répond volontiers aux questions des journalistes : une première conférence de presse pour les Coréens en décembre, une autre pour les médias étrangers un mois plus tard. Il est bien plus éloquent que les paysans réfugiés ayant quitté des campagnes misérables, maîtrise l’anglais, comprend la géopolitique et n’ignore rien du monde extérieur. Le voilà devenu une véritable célébrité.

M.Thae se sait menacé et le rencontrer est digne d’un roman d’espionnage, avec rendez-vous fixé par des émissaires, transport dans un lieu gardé secret et vérifications d’identité prolongées. Il serait une cible de choix après l’exécution, en février, du demi-frère du dictateur nord-coréen à l’aéroport de Kuala Lumpur. « Si quelque chose devait m’arriver, comme à Kim Jong-nam, je veux qu’on se souvienne de moi comme d’un martyr », dit-il. La Corée du Nord l’accuse d’être un violeur d’enfants et une « pourriture humaine ». Une fois « débriefé », M. Thae a rejoint d’autres transfuges de haut rang dans un think tank du renseignement sud-coréen.

Message très critique

Son choix n’a pas été aisé, car lui et son épouse ont laissé des frères et soeurs au pays, une forme de caution pour les Nord-Coréens envoyés travailler à l’étranger. Quelles représailles peuvent-ils subir ? « Ma liberté a un coût, c’est le sacrifice d’autres», reconnaît le transfuge de 54 ans. Dans un entretien à CNN diffusé mercredi, sa soeur Thae Ok-ran l’a répudié, le traitant, depuis Pyongyang, de «sale ordure ». Elle soutient qu’il n’est rien arrivé à sa famille et juge qu’il colporte de la «propagande 100 % diabolique ». A-t-elle subi des pressions ? Difficile de le savoir, même si Thae sait de quoi il retourne.

A Londres, l’une de ses missions était en effet d’espionner la communauté des réfugiés nord-coréens – la plus grande d’Europe, composée de plusieurs centaines de personnes. Comme beaucoup changent de nom, la difficulté consistait à identifier leurs proches restés au pays pour qu’ils subissent des représailles. La Corée du Nord n’a pas les moyens de s’en prendre à chacun d’entre eux. Elle vise donc en priorité les transfuges ayant des activités critiques ou un statut particulier, détaille M. Thae, tout à fait conscient du poids de chacun de ses mots pour ses proches désormais otages du pays : « Ils sont vraiment aux trousses de certains d’entre eux. Ceux qui sont très actifs sur les droits de l’homme, la Corée du Nord s’en prend à leur famille pour les faire taire. »

M. Thae, dont le séjour au Royaume-Uni touchait bientôt à sa fin lorsqu’il a fait défection, s’inquiétait pour l’avenir de ses deux fils. Ils avaient été éduqués en bonne partie hors de la République populaire démocratique de Corée, au gré des affectations de leur père, et avaient pris goût au monde extérieur. «La liberté est comme une drogue, quand on s’y est habitué on ne peut plus s’en défaire, dit-il. Mes enfants y ayant touché, je présumais que leur vie future en Corée du Nord serait misérable. »

Le haut fonctionnaire se trouvait lui-même de plus en plus mal à l’aise, ne croyant plus aux positions qu’il devait défendre: « Je

menais une double vie.» 2013 fut un tournant. Kim Jong-un, ayant succédé à son père deux ans plus tôt, s’impose par la terreur et fait exécuter son propre oncle, Jang Song-thaek. «Comment un parti politique peut-il avoir droit de mort sur un homme ? », demandent ses interlocuteurs britanniques à M. Thae. «Je perçois votre hostilité au système nord-coréen, quelles sont vos intentions réelles?», répond-il mécaniquement.

Dès août, un porte-parole du ministère de l’unification sud-coréen, Jeong Joon-hee, voit dans son cas la preuve que l’affaiblissement du régime a atteint le «point de

rupture ». La droite considère qu’il ne faut rien céder à la dynastie des Kim et à son dernier représentant, qui a accéléré le développement du programme nucléaire et balistique. Selon le transfuge, le dirigeant nord-coréen veut arriver à la table d’éventuelles négociations en position de force, en mettant en avant le statut de puissance nucléaire de son pays. La gauche, elle, plaide pour un rapprochement, jugeant qu’il convient de renouer avec la politique d’ouverture mise en oeuvre de 1998 à 2008. C’est par de petits pas économiques et culturels que le sort de la population pourra, selon elle, être amélioré.

Le principal intéressé confie qu’il n’est «pas habitué à cette

vie » : « Dès que je suis arrivé en Corée du Sud, j’ai réalisé que j’étais très demandé. Les gens voulaient savoir ce qu’il se passait en Corée du Nord, comment étaient prises les décisions, comment l’élite nordcoréenne percevait Kim Jong-un. » Son message est particulièrement critique sur ce qu’il qualifie désormais de « régime » du Nord où, selon lui, «toute l’élite est déçue et pense qu’il n’y a pas d’avenir ». Il rappelle qu’en Allemagne

de l’Est «tout d’un coup les gens sont sortis dans les rues et se sont hissés sur le mur de Berlin ». Il est convaincu qu’en Corée du Nord aussi, un dénouement est proche, et que «les dirigeants ne peuvent pas lire ce qu’il se passe dans l’esprit de la population ».

Un « alignement d’intérêts »

C’est une analyse controversée. Pour beaucoup de connaisseurs de la Corée du Nord, malgré les sanctions, le niveau de vie s’améliore modestement sous Kim Jong-un, car le dirigeant laisse un peu plus de place à l’économie privée. Les horaires d’ouverture des marchés ont été étendus, et l’Etat tolère désormais que les paysans vendent une partie de leur récolte en parallèle au système collectiviste. M. Thae, lui, se dit certain que ces évolutions affaiblissent l’emprise du régime sur le peuple.

En Corée du Sud, agiter la menace de Pyongyang à des fins électoralistes a accouché d’une expression imagée : « le vent du Nord ». Le favori de la course présidentielle, le progressiste Moon Jae-in, considère nécessaire de reconnaître Kim Jong-un comme un partenaire de dialogue, et son camp soupçonne M. Thae d’être manipulé par les conservateurs.

Certains y voient une manoeuvre du National Intelligence Service (NIS), les services de renseignement. «Je l’ai vu chanter dans une émission de divertissement à la télé, raconte Choi Jongkun, conseiller à la sécurité du candidat de gauche et professeur de relations internationales à l’université Yonsei, à Séoul. Ils l’utilisent en politique intérieure. Les conservateurs veulent présenter la Corée du Nord comme très irrationnelle, brutale et agressive, le diable incarné. En suivant ce que Thae Yong-ho raconte, ce que propose notre camp semble ne pas avoir de sens, on ne devrait pas dialoguer avec Pyongyang et se résoudre au contraire à une ligne dure. C’est très bien pensé. »

M. Thae balaie ces accusations, soulignant qu’il a commencé à parler aux médias avant que la présidente ne soit destituée. Mais, pour Cheong Seong-chang, chercheur à l’institut Sejong, il est possible que les renseignements et, derrière eux, le pouvoir conservateur sortant aient mis en avant ses opinions sur la gravité de l’omniprésent problème nord-coréen au moment où le scandale politique prenait de l’ampleur au Sud, au début de l’hiver. Il y a un « alignement d’intérêts » entre le transfuge médiatisé et les renseignements, argue-t-il. Selon cet expert, seuls cinq diplomates nord-coréens de rang significatif ont fait défection jusqu’à aujourd’hui, pas de quoi conclure à un vacillement. Il souligne la tendance constante du NIS à « exagérer la fragilité du régime ».

L’ancien diplomate se défend de soutenir un quelconque parti politique et aime à rappeler que c’est la gauche qui porta la démocratisation du Sud à la fin des années 1980, à ses yeux un pas majeur pour l’avenir de toute la péninsule. « Mon but n’est pas de servir une force politique particulière en Corée du Sud, c’est de combattre le régime nord-coréen pour qu’un jour, lorsque la Corée sera réunifiée, je puisse retourner dans ma région d’origine et dire à mes frères et soeurs et à mes collègues, fièrement, que je n’ai pas gâché mon temps ici, en Corée du Sud, que j’ai essayé de faire de mon mieux. »

Au fait du monde extérieur, le transfuge voit son point de vue sur Pyongyang attentivement écouté Les progressistes, favorables à un dialogue avec Kim Jong-un, soupçonnent M. Thae d’être manipulé par les conservateurs